Inflation : perte de repères ?




Les faits :

Malgré le plus long cycle de croissance économique aux Etats-Unis et un taux de chômage au plus bas avec 3,5%, l’inflation reste inférieure aux objectifs de la banque centrale américaine : elle est de 1,5% en novembre sur un an. Ce chiffre est inférieur au chiffre « officiel » de l’inflation qui s’établit à +2, 3% sur un an en décembre. De même, en zone euro, depuis sept ans, le taux d’inflation n’a jamais atteint l’objectif de 2% affiché par la BCE : il n’est que de 1,3% en décembre sur un an. Pourtant, la perception des ménages sur l’évolution de leur niveau de vie se dégrade. Y a-t-il un problème de mesure de l’inflation ?


Mon décryptage :

En France, l’INSEE (Institut national de la statistique et des études économiques) définit l’inflation comme «la perte de pouvoir d’achat de la monnaie qui se traduit par une augmentation générale des prix ».


Tous les mois, il calcule un indice des prix à la consommation (IPC) en relevant les prix d'un panier de dizaines de milliers de biens et services, à qualité constante, représentatifs de la consommation des ménages (biens alimentaires, prix de l'électricité et du gaz, niveau des loyers, prix de l'essence...). Il y a vingt et une catégories, chacune étant pondérée dans l’indice global proportionnellement à son poids estimé dans les dépenses des consommateurs. Ainsi, en 2019, l’alimentation représente 17,5% de l’indice, la santé 9%, le logement 6,1% à travers les loyers uniquement, l’auto 4,2% etc…

Au niveau européen, Eurostat calcule un taux d’inflation à partir d’un indice des prix à la consommation harmonisé (IPCH)sur la base de standards harmonisés définis pour tous les États membres facilitant la comparaison entre pays.


Et aux Etats-Unis, la banque centrale américaine suit un chiffre d’inflation spécifique, le PCE (Personal consumption expenditures) qui, contrairement au chiffre « officiel », tient compte des prix dans les zones rurales ce qui tend à sous-estimer la hausse globale des prix. Le poids du logement est aussi minoré avec 26,5% contre 42,4% dans l’inflation calculée par le « Bureau of Labor Statistics ». Cela reste nettement supérieur aux critères français où le logement ne pèse que 6,1%. Des différences difficilement justifiables par des comportements de consommation divergents.


Mesurer l’inflation pour déterminer l’évolution du pouvoir d’achat est très complexe. En effet, les dépenses prises en compte ne reflètent pas l’ensemble des dépenses réelles des ménages.

La pression fiscale par exemple n’est pas prise en compte. La hausse des taxes et des impôts représente bien une ponction sur le pouvoir d’achat mais elle n’est pas comptabilisée dans les chiffres de l’inflation. Et, surtout en France, cette inflation fiscale a eu un poids de plus en plus significatif dans les dépenses contraintes des ménages.


On peut avoir le sentiment que son pouvoir d’achat baisse car la mesure de l’inflation ne correspond pas à la réalité de ses propres dépenses. Et si vous êtes sceptiques sur la mesure officielle de l’inflation, vous pouvez calculer votre propre taux d’inflation grâce à un tableau personnalisé, en fonction du poids de vos dépenses, mis en ligne par l’INSEE : https://www.insee.fr/fr/statistiques/2418131.


Mais là aussi, rien n’est parfait : difficile de croire que son poste alimentation ne progresse que de 2,1% quand on voit la hausse réelle du prix des fruits et légumes. De même, la hausse du coût du poste « automobile « de seulement 0,3% semble loin de la réalité si l’on prend en compte les dépenses liées aux assurances, contrôle technique et essence. Enfin, le poids des loyers dans l’indice (6,1%) semble bien faible par rapport au poids réel du logement dans ses dépenses. Et pour être juste, il faudrait aussi rajouter le poids des impôts et taxes.


Aux Etats-Unis, une étude de Gordon Haskett Research Advisors a montré que sur un panier de 76 produits habituellement achetés par les consommateurs chez Wal Mart et Target, deux des principales chaines de distribution, les prix avaient augmenté de près de 5% de juin 2018 à juin 2019, bien loin des +2,3% annoncé.


On le voit, mesurer l’inflation est une tâche difficile tant elle reflète de multiples facettes. Parvient-on réellement à comparer ce qui est comparable ? Le contenu des produits et des services évolue en effet constamment. C’est ce qui fait partie du progrès technologique. Qu’y a-t-il de comparable entre une voiture aujourd’hui et il y a dix ans ? Entre un smartphone et ce qu’il peut remplacer (appareil photo, caméra…) ? Et que penser d’un nouveau traitement médical par définition sans référence ? Ou de la hausse des prix de l’immobilier non prise en compte ?


Mais ce qui est certain, c’est que l’inflation est un sujet très sensible. Elle sert en effet de référence pour déterminer la revalorisation du SMIC, pour le niveau des retraites, du Livret A, des pensions alimentaires, des barèmes de l’impôt etc…

Elle influence l’évolution des taux d’intérêt et donc le coût de la dette. Une hausse des taux d’intérêt pour refléter l’inflation ne ferait certainement pas l’affaire de tous ceux qui doivent renouveler leur endettement et notamment des Etats qui verraient leur situation budgétaire gravement fragilisée.


Il y a cependant de réelles forces structurelles qui limitent un rebond sensible de l’inflation :

- Une vive concurrence internationale qui limite les possibilités de hausses de prix par les entreprises

- Des comparaisons de prix facilités par le développement d’Internet

- Un marché du travail plus morcelé avec le développement des plateformes telles qu’Uber

- Un endettement encore significatif des ménages et des entreprises qui limite le recours au crédit

- Les pressions sur les prix provoquées par les nouvelles technologies, le commerce électronique, les nouvelles formes de services (fintechs, assurtech, Airbnb) qui n’ont pas à supporter la lourdeur d’actifs à amortir


D’autre part, le ralentissement de la croissance économique mondiale en 2019 a laissé des capacités de production excédentaires. Il y aurait donc là aussi plutôt des pressions déflationnistes.


C’est bien un réel paradoxe : il ne semble pas y avoir d’inflation dans l’économie. Les banques centrales s’en émeuvent et ne parviennent pas à atteindre leurs objectifs. Cela devrait donc satisfaire les ménages. Mais ces derniers ne ressentent pourtant pas d’évolution positive de leur pouvoir d’achat.


Ce décalage est préoccupant et peut être à l’origine des mouvements sociaux qui se répandent dans les pays. Les ménages peuvent avoir l’impression qu’on leur « ment » sur la réalité de leur situation. Cette perte de confiance dans les instances officielles est forcément négative pour la paix sociale.


Les instituts statistiques sont, dans la plupart des pays, indépendants. Ce n’est pas le cas en France où l’INSEE dépend du ministère de l’économie et des finances. Malgré cela, sa bonne image dans l’opinion n’est pas entachée avec 80% d’opinions positives (sondage Ipsos) et son « impartialité » est inscrite dans les textes européens.


Il n’en demeure pas moins qu’il serait nécessaire de « réconcilier » les opinions quant à la mesure de l’évolution du pouvoir d’achat des ménages.


Ce que j'en pense :

On peut avoir le sentiment que son pouvoir d’achat baisse car la mesure de l’inflation ne correspond pas à la réalité de ses propres dépenses.


Mais le taux officiel de l’inflation ne va probablement pas beaucoup évoluer tant les forces structurelles sont toujours présentes. Il faudrait un réel changement dans les rapports de force entre l’Etat, les entreprises et les ménages pour que cela change. Ou une vive hausse des prix de l’énergie.


Même si le taux d’inflation officiel remontait un peu, cela ne sera certainement pas suffisant pour que les banques centrales durcissent leurs conditions monétaires et remontent leur taux. Elles nous ont déjà prévenu qu’elles seraient patientes si le taux d’inflation dépassait leur objectif. Il est ainsi peu probable d’assister début 2020 à un changement de paradigme : l’inflation risque bien de rester dans les actifs financiers et immobiliers et non dans l’indice large des prix à la consommation. Pour le bonheur des détenteurs d’actifs mais au détriment des autres.







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